Edward Linsmier est un photojournaliste américain. Il a travaillé plusieurs années pour une ONG dans les Caraïbes (Haïti, Jamaïque, Porto Rico…). Photographiant au plus près la misère extrême (faim, maladie, catastrophes).
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Vous levez votre appareil photo et c’est comme si vous faisiez un pas en arrière »
EDWARD LINSMIER : On voit cette femme qui a une malformation physique depuis la naissance et qui est obligée de se déplacer de cette manière. Cette image parle de la dureté de son existence. La plupart des gens ne peuvent pas se l’imaginer : la voir ainsi, glisser dans ce paysage rude…
Cette photo n’a pas été facile à prendre. Techniquement oui, mais émotionnellement non. J’ai eu une vision de cette photo avant de déclencher, j’ai regardé cette femme ramper vers moi. Elle a levé la tête et nos regards se sont croisés. J’ai sorti mon appareil et commencé à photographier….
Peut-être était-ce inapproprié ? Avais-je fait tout ce chemin pour faire cette photo d’une femme infirme ? Il a fallu que je m’interroge sur mes propres motivations. Qu’est-ce que je voulais dire avec cette photo ? A titre personnel, ce sont toujours des situations très compliquées à vivre. Mais ce sont ces images, les plus difficiles à faire, qui m’ont fait avancer dans mon propre cheminement de photographe.
« Vous réduisez une personne à un élément de composition »
Quand vous prenez une telle photo, vous réduisez forcément une personne humaine à un élément de composition de votre image. Vous commencez par sympathiser avec elle. Mais lorsque vous armez votre appareil photo, c’est comme si vous faisiez un pas en arrière, comme si vous éleviez un mur entre vous et elle.
C’est évidemment toujours un être humain. Mais dans votre viseur, les gens deviennent pour vous des lignes, des formes, de la lumière. Tout à coup, vous essayez au maximum de faire de leur drame quelque chose d’artistique…

FEMME HANDICAPÉE, RÉGION DES GONAÏVES, HAÏTI (2008). Venu à Haïti avec un journaliste au moment des tempêtes de l'automne dernier, Edward Linsmier a fait cette photo dans un petit village ravagé dans les inondations. Il explique que même dans cette région rurale,et reculée, les gens ne sont pas dupes et savent très bien que le photographe blanc vient ici pour photographier leur situation dramatique.
Voir les détails techniques de la photo »
Cette photo a été réalisée avec un Leica M6 TTL, et un objectif Carl Zeiss 25 mm. Ouverture f/11. Durée d’exposition : 1/500. Type de fim : Kodak tri-X 400 speed, noir & blanc
Question : faut-il photographier l’extrême souffrance ? (liens) »


Surprenant aveux de la part d’un photographe d’affirmer « réduire » temporairement les gens à des lignes, des formes et de la lumière ». Ça fait plaisir de l’entendre car je crois qu’on est tous confrontés à ce genre de sentiments et de réflexions lorsqu’on se retrouve l’œil dans le viseur (;-)). Les photojournalistes n’osent pas (se) l’avouer car finalement on pourrait avoir l’impression que le photographe/journaliste vient juste pour la photo et pas pour témoigner ou informer. Dès lors on peut vite l’accuser de voyeurisme, de profiteur, d’opportuniste ; ce qu’on entend souvent.
Pour autant, le photojournaliste n’est pas que ça et heureusement, il reste avant tout un journaliste, témoin ou observateur qui cherche à utiliser aux mieux son médium pour transmettre une information. Que Edward Linsmier en viennent à penser les gens comme des lignes, des formes et de la lumière n’est juste qu’une démarche technique et pratique pour rendre plus forte ou pertinente la situation photographié. Pour qu’elle soit la plus à même de toucher, d’informer, de donner à réfléchir. Rechercher une bonne/belle composition photographique est ici plus un moyen qu’une fin. Il est important de pas confondre les deux au risque, en fait, de retourner dans l’éternel débat qui oppose les tenants d’un photojournalisme dit « esthétique » (Sagaldo, Nacthwey) à ceux pour qui primeraient d’avantage l’information (Chauvel, etc). A signaler que ce débat est d’avantage porté par des gens qui gravitent autour de la photo que par les photographes eux mêmes…
Enfin, Antonin Sabot, sur twitter, rappelait que cette image lui faisait penser à une image de Nacthwey et que, par conséquent, le photojournalisme restait toujours ancré dans une certaine iconographie : on finis toujours par faire les mêmes images. C’est important de le rappeler et l’exemple récent du bidonnage réussis d’un reportage lors d’un concours organisé par Paris Match ( http://www.lemonde.fr/culture/article/2009/06/25/deux-etudiants-en-arts-deco-mystifient-paris-match_1211375_3246.html ) montre qu’il est facile de coller à l’iconographie voulue par un magazine. Preuve si il en est que nous avons tous plus ou moins en tête des images que nous cherchons à reproduire ensuite, le plus souvent inconsciemment.
Va falloir être créatif !
Poignant et passionnant. Tout simplement.
De la difficulté de se détacher du sujet sans pour autant tomber dans la froideur…
Bravo Edward