Comment traduire en images la violence d’un évènement ? Carl Hocquart qui a couvert comme photographe freelance la crise à Madagascar pour Reuters, a accepté non sans hésitation de nous raconter sa propre expérience.


FUSILLADE À ANTANANARIVO (MADAGASCAR). Le 7 février 2009, la garde du président Ravalomanana ouvre le feu sur les partisans du jeune maire de la ville, Andry Rajoelina. Bilan : 28 morts et 212 blessés. Trois secondes séparent ces deux photos. Reuters a choisi de ne pas retenir la photo de gauche, jugée trop graphique, au profit de celle de droite.
Voir les détails techniques de la photo de gauche (EXIF) »
Marque de l’appareil : NIKON CORPORATION
Modèle de l’appareil : NIKON D80
Date et heure de la photo : 2009:02:07 13:56:43
Utilisation du flash : Non
Distance focale : 105.0mm (équivalence 35mm : 157mm)
Durée d’exposition : 0.0040 s (1/250)
Ouverture : f/8.0
Équivalence ISO : 400
Balance des blancs : automatique
Mode de mesure : Matricielle
Exposition : priorité ouverture (semi-automatique)
Voir les détails techniques de la photo de droite (EXIF) »
Marque de l’appareil : NIKON CORPORATION
Modèle de l’appareil : NIKON D80
Date et heure de la photo : 2009:02:07 13:56:46
Utilisation du flash : Non
Distance focale : 105.0mm (équivalence 35mm : 157mm)
Durée d’exposition : 0.0031 s (1/320)
Ouverture : f/8.0
Équivalence ISO : 400
Balance des blancs : automatique
Mode de mesure : Matricielle
Exposition : priorité ouverture (semi-automatique)
Bonus (plus léger !) : de la difficulté d’envoyer des photos à son agence. »
« Photographe freelance : l’éloge du bricolage ! »



Encore une fois très intéressant. Bravo à Carl Hocquart pour la couverture de ces événements. J’objecterai en revanche sur un point. Je ne partage pas l’avis de Reuters qui trouve que la photo de gauche est trop esthétique. Enfin, elle l’est, mais je ne trouve pas qu’il soit gênant pour une photo dramatique, tragique, d’avoir un équilibre visuel, allez j’ose le mot d’être « belle ».
Pour moi, cela accroche doublement le regard. Parce que l’esthétisme d’une photo violente, d’une photo de conflit, perturbe la personne qui l’a regarde et va donc provoquer, je pense, une réaction plus « épidermique »: de la gêne, du dégout, de l’admiration… Bref tout un panel de sentiments qui donneront à la photo son caractère.
Dans une société où les images violentes sont légions, laissant les gens malheureusement indifférents, mieux vaut accrocher le regard que le laisser glisser. Et ici, cette photo accroche par son esthétisme et montre aux gens qu’il y a eu au moins un mort ce jour-là à Madagascar. L’info est là, elle est passée…
Impressionnant, et effrayant.
(NDLR : Carl est l’auteur des photos ci-dessus)
Merci Matthieu. J’avoue que moi-même je reste encore partagé sur le choix de Reuters. Il a le mérite toutefois de poser et de reposer la question toujours ouverte de la représentation de la violence. Dans ce cas présent il s’agit moins, à mon avis, d’une question strictement d’esthétique que de symbolisme (qui en fait partie). Le geste en croix, fortement symbolique mais aussi relativement sommaire sur le plan graphique, risque de noyer l’évènement dans un sens plus général et faire disparaître la singularité de l’évènement. En tous les cas c’est comme cela que je comprends le choix de Reuters. On ne verrait plus la violence mais son symbole. Elle fermerait ainsi le sens de la photo d’actualité. Car il ne s’agit pas de montrer la violence et la mort mais de montrer telle violence et telle mort d’une situation donnée. Pour cette photo cela me semble toujours discutable pour diverses raisons (angle, cadrage etc…) et qui me font penser que le graphisme du corps, cette dimension symbolique ne prends pas nécessairement le dessus et n’annule pas la violence du drame.
La question d’ esthétiser la violence a toujours fait débat. Nachtwey et ses photos de conflits, Salgado et ses mineurs au Brésil…
La photographie est par essence une recherche esthétique, graphique… Difficile de trouver l’ équilibre entre une approche journalistique, « collée au réel » et une approche photographique donc tentée par l’ esthétisme, la symbolique…
Carl a trouvé son équilibre (proche d’ un Patrick Chauvel), Reuters en a un autre (celui d’ une agence de presse qui doit diffuser à l’ international, la symbolique étant différente selon chaque pays…) et chaque photographe a un avis différent, personnel sur ce sujet.
Bravo pour ce blog de grande qualité.
Est-ce que le regard du mort quasi direct sur l’objectif dans la première photo n’a pas joué et n’aurait pas de toute manière dissuadé les rédac’ de publier l’image?
La posture en croix me fait énormément penser aux photographies de Paolo Pellegrin, en particulier celles tirées du livre « Alors que je mourais ». Pour ce photographe l’esthétique est présente et même affirmée. C’est vrai qu’on n’a pas vu son travail chez Reuteurs…
Le news se doit surement d’être le plus neutre, sans âme et brut pour faire passer le même message à tous. Nous sommes ici dans du mainstream, du rapporteur d’image brute et de faits, pas encore dans l’analyse, ce qui n’enlève en rien la qualité d’un travail, c’est peut être juste différent.
le débat a aussi été engagé sur Lens (NYT) http://lens.blogs.nytimes.com/2009/06/16/forum/
Je pense aussi Antonin, ceci dit l’autre agence très présente, l’AFP a sur son serveur des images très fortes de personnes tuées lors de cette journée du 7 février. De là à ce qu’elles soient diffusées il y a de la marge :
http://www.gettyimages.fr/detail/84680828/AFP
Je vous avouerais pour ma part que je ne comprends pas le choix de Reuters.
Ou bien je le comprends trop et cela me mets mal à l’aise :
Cela reviendrait à dire que de nos jours, il faut coller à une esthétique « amateur », faire moche pour faire vrai ?
Ici je pense au contraire que le « graphisme » de l’image attire l’oeil et joue donc forcément en faveur de l’évènement. L’image n’a pas été construite pour occulter quoi que ce soit au profit du symbole, il me semble donc que l’argument ne tient pas.
Sur la même actu, je mets juste le lien vers le travail de Walter Astrada (visiblement une pointure), photographe pour l’AFP qui couvre également le même évènement que Carl et dont d’ailleurs, Carl parle (faisant référence au photographe qui est dans une démarche véritablement active..)
http://www.walterastrada.com/index.php?id=18
Vraiment intéressant…
@Carl: je trouve justement que le symbole rend la violence de la photo plus forte et donc plus informative. Je pense par exemple à la photo de Hocine Zaourar (la pietà de Bentalha ou la Madone de Bentalha), qui est hautement symbolique, se référant à la religion chrétienne pour parler de la guerre civile algérienne. Cette photo est un symbole, elle est « belle » et dramatique et elle a permis de médiatiser davantage encore les maux de l’Algérie à l’époque…
@JosephMelin: entièrement d’accord concernant la comparaison avec Patrick Chauvel. D’ailleurs, dans son documentaire « Rapporteurs de guerre », il va plus loin encore dans le débat, en s’interrogeant sur le droit de photographier la douleur d’autrui. Très intéressant…
@RichardTrois: je n’aurais pas mieux dit
En fait ce qui est important réside dans la volonté d’information… Que ce soit esthétique, laid ou simplement « neutre » l’information se doit de passer, chaque agence semble avoir ses directives et limites.
@ Joseph Melin: Je trouve qu’on est ici tout de même assez loin de l’esthétique volontaire de la photographie à la sauce Nachtwey ou Salgado. La série de Carl reste une série avec de la couleur, peu contrastée, dont une image forte, cadrée serrée mais certainement pas comparable au travail de certain photographes qui visent un « beau rendu » (la comparaison est purement visuelle pas sur l’impact provoqué ou sur sa qualité informative).
Je serai plus apte à comprendre le choix de Reuters (ce n’est pas le cas) si l’artgument avait été celui proposé par Antonin, à savoir ce « regard » direct.
Si quelqu’un connait un de ceux qui choisissent les photos chez Reuteurs c’est le moment de le faire venir pour nous éclairer directement
@sandro ; je suis tout à fait d’ accord avec toi, nous sommes loin de ce type d’ esthétique. Je compare d’ ailleurs le travail de Carl plutôt à celui de Chauvel, bien loin de Nachtwey.
[...] travers l’expérience à Madagascar de Carl Hocquart pour Reuters (voir sa première photo), l’Oeil du viseur continue de parler de la photo de news. Où le photojournaliste navigue à [...]
Personnellement j’aurai fait le même choix que Reuter.
Sur la première image on regarde la mort en face. C’est agressif pour celui qui regarde l’image: la mort déboule sur lui… Mais l’image est très brouillonne au premier abords.
Sur la seconde image on est plus dans une situation d’observateur de la mort dans les rues de Madagascar.
Les silhouettes des trois hommes sont parfaitement détachés par rapport à la première image où il y a une confusion de lignes et d’éléments qui s’entrecroisent et s’entrechoquent.
Le regard de l’homme qui é été tué est aussi plus visible parce qu’il se détache du fond. Je crois qu’il l’ont choisi pour se coté spectaculaire de ce regard fixe et teinté de terreur et parce que l’on comprend tout de suite ce qui se passe.